INTERCOMMUNALITÉ : TÉMOIGNAGES D’ÉLUS RURAUX

Dans le 36 000 Communes du mois de mai, des élus ruraux témoignent de leur rôle à la tête des exécutifs communautaires pour mieux faire entendre les spécificités de la ruralité.

Jean-Louis Chabaud

Maire de Barrême (400 hab. & 3 700 ha.) dans les Alpes-de-Haute-Provence (04)
Président de la Communauté de communes Alpes Provence Verdon (11 500 hab. & 41 communes)

Un projet dans une petite commune est toujours structurant à son échelle : il doit donc pouvoir être entendu, puis être porté collectivement. 

« Une intercommunalité, c’est un peu comme une auberge espagnole : on n’y trouve que ce qu’on y apporte. Chez nous, avec 41 communes issues de la fusion de cinq intercommunalités, sur un territoire qui représente un quart du département, il y avait tous les ingrédients pour que cela ne fonctionne pas. Et pourtant, cela marche, parce que nous avons construit une gouvernance claire et une culture du dialogue.

Même si nous sommes tous ruraux, il faut faire vivre les projets communaux dans l’intercommunalité. Un projet dans une petite commune est toujours structurant à son échelle ; il doit donc pouvoir remonter, être entendu, puis être porté collectivement. Cela suppose d’arriver avec un esprit constructif, en se disant que l’intercommunalité est là pour aménager le territoire au service des communes.

Chez nous, la conférence des maires est centrale : aucun projet ne va au conseil communautaire s’il n’a pas été partagé et validé en amont. C’est une règle que nous avons inscrite dès 2020 dans notre fonctionnement. Cela garantit que chacun est associé et explique sans doute que 90 % des délibérations sont prises à l’unanimité.

Nous avons aussi beaucoup investi dans l’ingénierie, avec des chefs de projet pour accompagner les communes, notamment dans les dispositifs “Villages d’avenir” ou en lien avec “Petites villes de demain”. L’intercommunalité doit être un appui concret, surtout pour les plus petites communes.

Et puis il y a tout le travail d’“aller vers” : France Services, Micro-Folie, actions culturelles… Personne n’est laissé de côté. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de débats ou de tensions, mais il existe une volonté partagée d’avancer ensemble. 
Au fond, notre force tient peut-être à une forme de lucidité : nous sommes 41 communes rurales, avec des moyens limités. Personne n’a plus que l’autre, donc personne n’écrase personne. Chacun apporte sa pierre à l’édifice, et c’est cette solidarité qui fait tenir l’ensemble. » 

Pascale Briand

Maire de Les Moutiers-en-Retz (1 900 hab. & 960 ha.) en Loire-Atlantique (44)
Présidente de la Communauté d’agglomération Pornic Agglo Pays de Retz (69 000 hab. & 15 communes)

Le fait qu’un maire d’une commune plus rurale accède à la présidence peut changer le regard, notamment du côté des habitants. 

« Ce qui me paraît essentiel, c’est le respect des équilibres d’un territoire. Et cela peut se faire quelle que soit l’origine du président, qu’il soit issu de la commune-centre ou d’une commune plus rurale. L’important, c’est la façon de faire. Pour ma part, je m’inscris dans la continuité de ce qui existait déjà : une attention portée à toutes les communes, à leurs spécificités et à une construction collective des décisions.

Il est vrai que le fait qu’un maire d’une commune plus rurale accède à la présidence peut changer le regard, notamment du côté des habitants. Cela permet de mieux faire comprendre que l’agglomération n’est pas une structure distante, mais bien la somme des orientations portées par les communes. Ce n’est pas quelque chose qui descend d’en haut : c’est une construction partagée.

Nous avons voulu traduire cela concrètement dans la gouvernance : avec 15 communes, nous avons fait le choix d’un vice-président par commune. C’est un vote collectif qui permet de garantir que chaque territoire est pleinement associé, tout en travaillant sur des logiques de transversalité. Cela va dans le sens d’une meilleure appropriation, à la fois par les élus et par les habitants.

Car il faut aussi faire comprendre qu’un transfert de compétence n’est pas un abandon, mais une mutualisation. Et cela doit se traduire dans les pratiques : nous avons réuni l’ensemble des élus municipaux en début de mandat pour leur présenter les services de l’agglomération ; nous développons des dispositifs “d’aller vers”, avec des permanences dans les communes, y compris pour les services communautaires.

On le voit aussi sur des politiques comme l’eau, le bocage ou l’érosion littorale : ces sujets dépassent les frontières communales et montrent bien que la coopération est indispensable. Enfin, nous travaillons beaucoup sur le lien entre les services, avec des réunions régulières entre les secrétaires de mairie et les services de l’agglomération, ou encore des outils partagés comme les permanences de conseillers numériques.

Ce mouvement vers davantage de coopération et de reconnaissance des communes est à l’œuvre dans de nombreux territoires, à des rythmes différents. Mais il va dans le bon sens : celui d’une agglomération construite avec les communes, et non à côté d’elles. » 

Florent Pauly

Maire de Dun (650 hab & 4 100 ha.) en Ariège (09)
(Président de la Communauté de communes du Pays de Mirepoix (10 500 hab. & 33 communes)

Dans une intercommunalité rurale, nous ne pouvons pas oublier l’agriculture : elle façonne nos paysages, notre économie, notre alimentation, notre attractivité touristique. 

« Nous sommes une petite intercommunalité rurale et, depuis l’origine, il existe chez nous un principe assez ancré : la commune-centre ne prend pas la présidence. Au départ, il y avait peut-être derrière cela de mauvais arguments politiques, mais aujourd’hui c’est devenu un équilibre accepté, qui donne de la stabilité à l’intercommunalité. 

Notre logique, c’est que l’interco soit d’abord une aide pour les communes. Elle permet de partager les charges de centralité, mais aussi de porter des compétences que les communes ne pourraient pas assumer seules : voirie intercommunale, piscine, médiathèque, périscolaire, petite enfance, PLU, collecte des déchets… Quand une commune finance 30 % d’un projet et que l’intercommunalité va chercher 70 % de subventions, elle comprend vite l’intérêt collectif. 

Le président d’intercommunalité a une voix qui porte auprès de l’État, mais cela ne doit pas exclure les maires. Au contraire, l’EPCI doit être au service des communes, y compris sur des dossiers qui ne relèvent pas directement de ses compétences. Les nouveaux maires m’appellent ; nous cherchons des solutions ensemble. C’est un peu la même philosophie qu’à l’AMRF : des maires au service des maires. 

Nous devons aussi mieux faire reconnaître ce que fait l’intercommunalité. Nous ne sommes pas toujours bons en communication, mais les habitants doivent pouvoir identifier les valeurs et les actions que l’interco porte, notamment sur la jeunesse ou les services du quotidien. Et puis, dans une intercommunalité rurale, nous ne pouvons pas oublier l’agriculture. Il n’y a pas de ruralité sans agriculture : elle façonne nos paysages, notre économie, notre alimentation, notre attractivité touristique. Le fonds de concours que nous avons mis en place pour soutenir les agriculteurs répond à cette réalité. 

Enfin, cette logique de coopération, nous la portons aussi à l’échelle du département : nous avons mis en place un “G8” qui réunit chaque mois les huit intercommunalités pour travailler ensemble, partager nos enjeux et éviter les concurrences. Et tous les trimestres, ce travail se prolonge avec le préfet dans un format élargi. L’objectif est simple : construire de la cohésion plutôt que de la compétition entre territoires. » 

Valérie Pagnot

Maire de Bonnétage (950 hab. & 1 800 ha.) dans le Doubs (25)
Présidente de la Communauté de communes du Plateau du Russey (7 000 hab. & 17 communes)

J’ai souhaité que la communauté de communes soit une forme d’agora, où l’on puisse partager les problématiques et construire ensemble des solutions.

« Ma volonté, c’est de faire de l’intercommunalité un véritable outil au service de toutes nos communes, du centre-bourg jusqu’au plus petit village de 30 habitants. Chacun doit y avoir sa place. J’ai souhaité que la communauté de communes soit une forme d’agora, où l’on puisse partager les problématiques que nous rencontrons tous et construire ensemble des solutions, qu’elles soient techniques, administratives ou structurantes. 

Cela passe aussi par la manière dont nous rendons le service public. Aujourd’hui, il est souvent en retrait dans les territoires ruraux ; nous avons donc fait le choix de services en itinérance : une saison culturelle gratuite qui circule dans les villages, une ludothèque mobile, etc. L’objectif, c’est d’aller vers les habitants et de montrer que l’intercommunalité peut être un atout pour offrir davantage de services, en mutualisant les moyens, les agents et les équipements. 

Nous voulons aussi écrire une véritable histoire commune, avec un projet de territoire partagé. Cela participe à créer un sentiment d’appartenance qui, aujourd’hui, fait parfois défaut. Car l’intercommunalité reste encore trop méconnue : il y a un vrai enjeu de pédagogie pour faire comprendre son rôle dans la vie quotidienne. Dans cette logique, nous ouvrons aussi nos modes de décision, en associant des personnes extérieures aux commissions, afin que ce que nous construisons ne soit pas déconnecté du terrain. Notre chance, c’est de rester un EPCI à taille humaine, sur un bassin de vie cohérent. 

Et quand on est une intercommunalité de taille modeste, il faut savoir coopérer : nous développons des partenariats avec les territoires voisins, notamment via des syndicats supra-intercommunaux, par exemple sur la gestion des déchets, et demain peut-être sur d’autres compétences comme l’assainissement. C’est une manière d’innover pour offrir des services de qualité malgré des moyens limités. 

Enfin, je regrette que nous soyons encore si peu de femmes à la tête d’intercommunalités. Il existe encore une forme d’autocensure, alors que la mixité est une richesse pour nos exécutifs. Des initiatives comme celles portées par l’Association des maires ruraux du Doubs ont permis de faire avancer les choses, et je suis convaincue que cela continuera à progresser dans les prochaines années, car les maires ruraux sont conscients de l’atout que représente la reconnaissance de la légitimité des femmes. » 

Régis Aubertein

1er adjoint de Courbesseaux (400 hab. & 630 ha.) en Meurthe-et-Moselle (54)
Président de la Communauté de communes du Pays du Sânon (5 800 hab. & 28 communes) 

Faire ensemble ce qu’on ne peut pas faire seul, c’est devenu une évidence. Mais cette cohésion est plus difficile à retrouver à d’autres échelles plus vastes.

« Chez nous, ce qui a beaucoup évolué, c’est l’état d’esprit : il y a désormais une vraie symbiose entre le bourg-centre et les autres communes. On a compris une chose simple : personne ne peut vivre sans l’autre. Maintenir les commerces du bourg profite à tout le territoire, et l’attractivité des petites communes bénéficie aussi au centre. C’est cette interdépendance qui fait aujourd’hui notre force. 

Nous avons franchi un cap : plus personne ne remet en cause l’intérêt de l’intercommunalité. Faire ensemble ce qu’on ne peut pas faire seul, c’est devenu une évidence. On l’a vu sur des sujets structurants comme l’eau où, malgré des règles de majorité qui auraient pu créer des tensions, le consensus s’est construit. Cela montre que nous sommes capables de dépasser les logiques de blocage. 

Mais cette cohésion, nous ne la retrouvons pas forcément à toutes les échelles. Au niveau du PETR, qui regroupe des territoires beaucoup plus vastes, avec des intercommunalités de tailles très différentes, la solidarité est plus difficile à construire. Le poids des plus gros peut être déterminant et, pour une petite intercommunalité comme la nôtre, l’enjeu devient alors d’exister, de faire entendre la spécificité rurale sans entrer dans une logique d’opposition. 

Car ces spécificités sont bien réelles. Sur le logement, la mobilité ou encore l’eau, les outils pensés pour des territoires plus urbains ne sont pas toujours adaptés. Chez nous, il ne s’agit pas simplement de rénover à la marge, mais parfois de réhabiliter entièrement des bâtiments, de répondre à des enjeux de maintien à domicile ou d’accès aux services dans des conditions très différentes. C’est cette “ruralisation” des politiques publiques qu’il faut encore approfondir. 

L’enjeu, finalement, c’est de faire comprendre à tous les niveaux que les territoires ruraux ne sont pas des marges, mais des composantes essentielles. Et que, là aussi, la coopération doit primer : non pas subir les équilibres, mais les construire, dans l’intérêt de tous. » 

Christelle Lorin

Maire de Digny (1 000 hab. & 4 000 ha.) en Eure-et-Loir (28)
Présidente de la Communauté de communes des Forêts du Perche (8 000 hab. & 15 communes)

Notre force, c’est notre taille humaine : on se connaît tous, les décisions vont vite et, surtout, personne ne se sent mis de côté.

 « Notre réalité, c’est qu’ici tout est rural ! La plus grande commune fait à peine 3 200 habitants. Donc la question de la représentativité ne peut pas être traitée en opposant un centre et une périphérie, mais en veillant à ce que tout le territoire existe dans la gouvernance. Nous avons fait ce choix très clairement dans l’exécutif : que toutes les communes soient représentées et que les plus importantes ne soient pas surreprésentées. La ville-centre n’a pas plus de place que les autres. L’idée, c’est de construire une dynamique collective. La communauté de communes est issue des communes : on n’est pas les uns contre les autres, mais les uns avec les autres. 

Nous avons aussi encouragé une forme de parité, non pas pour cocher une case, mais parce que cela correspond à la réalité du territoire et à l’engagement des élus. Aujourd’hui, il y a davantage de femmes maires, et cela se retrouve naturellement dans la gouvernance. Notre force, c’est aussi notre taille humaine : on se connaît tous, les décisions vont vite et, surtout, personne ne se sent mis de côté. Parce que l’enjeu est là : avec le transfert de compétences à l’intercommunalité, il faut absolument que le maire reste acteur, qu’il se sente utile. C’est lui qui fait le lien avec les habitants, qui explique ce qu’est l’intercommunalité et ce qu’elle apporte. 

Nous avons une vraie dynamique de territoire, avec des projets adoptés très largement, parce que nous prenons le temps de construire le consensus. Mais il ne faut pas se cacher les difficultés : nos moyens sont limités. Nous gérons un territoire vaste, avec peu d’habitants et des charges qui ne sont pas proportionnelles. Aujourd’hui, la ruralité est encore pénalisée par des critères trop centrés sur la population. Malgré cela, nous essayons d’être aussi attractifs que les autres, avec nos moyens, en restant fidèles à ce qui fait notre force : la proximité et le collectif. »  

Cyril Cibert

Maire de Chenevelles (430 hab. & 2 900 ha.) dans la Vienne (86)
Président de la Communauté d’agglomération Grand Châtellerault (82 000 hab. & 47 communes)

Tous les projets structurants sont présentés en conférence des maires, avec un principe simple : un maire = une voix.

« Nous sommes une agglomération de 82 000 habitants, dont plus de 50 000 vivent en ruralité, avec 45 communes rurales sur 47. À un moment, il faut regarder la réalité en face : nous sommes majoritaires. Et il n’y a aucune règle qui dit que la présidence doit revenir au maire de la ville-centre. Les maires ruraux en avaient assez de ce schéma implicite, alors nous avons décidé de faire autrement. 

Nous avons construit un pacte de gouvernance très clair : désormais, tous les projets structurants sont présentés en conférence des maires, avec un principe simple : un maire, une voix. Le maire concerné vient défendre son projet ; ensuite, il est travaillé en commission, et ce n’est qu’après qu’il est soumis au vote. Ça change tout : chacun est informé, chacun pèse dans la décision. J’ai aussi voulu rééquilibrer les responsabilités : une vice-présidence dédiée à la ruralité et au PLUI, pour que l’aménagement du territoire ne soit plus piloté uniquement depuis la ville-centre, et des délégués par bassin de vie pour recréer du lien de proximité et faire remonter les projets. L’enjeu, c’est que plus aucun maire ne découvre les décisions une fois qu’elles sont prises. 

L’intercommunalité ne doit plus être perçue comme une contrainte, mais comme un outil. Nous mettons en place une “brigade rurale” pour accompagner les communes en ingénierie ; nous simplifions les fonds de concours ; nous renforçons la solidarité financière, en prenant par exemple en charge les frais de transport des enfants vers les équipements. L’idée, c’est de donner les mêmes chances à toutes les communes. 

Mais attention : rééquilibrer, ce n’est pas opposer. J’ai tenu à ce que la maire de la ville-centre soit ma première vice-présidente, avec une place importante dans l’exécutif. On ne corrige pas une injustice en en créant une autre. Ce que je défends, c’est une gouvernance plus collective, plus transparente, qui part des communes et construit un véritable projet de territoire partagé. »