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Philippe Dubourg, président de l'Association des Maires Ruraux des Landes, scandalisé par l'éditorial de Laurent Joffrin dans le Nouvel Observateur du 31.10.2013  (intituké "Les droits des bêtes", dans lequel il considère que "la ruralité se trouve dénigrée comme je ne l’avais jamais lu auparavant", a rédigé en réponse le texte ci-dessous :

Carcares-Sainte-Croix, le 5 novembre 2013

Monsieur Joffrin,

Quelle amertume pour un rural de découvrir que le Nouvel Obs auquel il est abonné depuis bientôt quarante ans se fait l’accusateur sans scrupules de "l’héritage rural et de ses préjugés" ! Je cite des passages du dernier éditorial de Laurent Joffrin fustigeant "une partie du monde paysan attachée à une conception ancestrale de l’animal, les chasseurs et les pêcheurs à l’ancienne, les amateurs de foie gras ou les tenants de l’abattage rituel, une vaste conjuration traditionaliste…Certains, comme les chasseurs de palombes, n’hésitent pas à recourir à la violence pour imposer leurs préjugés. D’autres s’appuient sur l’héritage rural du pays et sur les intérêts légitimes des éleveurs pour refuser toute évolution…C’est ainsi que des arguments [….] continuent d’impressionner les esprits faibles…"

L’incompréhension du monde urbain par rapport au monde rural n’a jamais été aussi tragique et cruellement mise en exergue dans un hebdomadaire. La désertification, l’abandon de deux cents fermes par semaine apparaissent dès lors comme la conséquence d’un long processus de destruction d’une civilisation vieille comme le monde que l’on rejette plus ou moins consciemment dans l’impur, l’archaïque, le résultat d’un haut-le-cœur de dégoût d’une modernité angélique, d’un monde qui veut consommer de la viande en fermant les yeux sur son mode d’abattage. Si l’alimentation humaine est trop carnée à l’échelle d’une planète surpeuplée, pour autant on ne pourra imposer ce que souhaitent "les végétariens…conférer aux animaux le droit de ne pas être tués par les hommes…ou la proscription de tous les produits d’origine animale"…

N’étant pas chasseur, mais continuant à vivre au cœur d’une ferme, maire d’un village de 520 âmes en contact avec des compatriotes qui ne correspondent pas le moins du monde à ces catégories si gravement ostracisées par Laurent Joffrin, dont la culture est d’exprimer un riche compagnonnage avec la nature reposant sur de très vieilles traditions, et qui ne demandent qu’à continuer à les pratiquer en toute tranquillité, je suis inquiet… Un tel intégrisme ne peut déboucher que sur une intolérance que nous ressentons de plus en plus sur le terrain. Je crains les tensions provoquées par les "personnalités ou les associations qui luttent avec courage contre les cruautés infligées aux animaux", avec les ruraux dont ce mode de vie constitue l’être profond et qui ne comprennent pas les reproches qui leur sont faits. Chaque automne, la venue d’Alain Bougrain-Dubourg venant détruire les installations de chasse en propriété privée nous plonge dans l’angoisse de dangereux débordements.
Pour expliquer un tel changement de civilisation, je trouve cette phrase de Montaigne : "Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage". Je découvre aussi les justifications anthropologiques de Lévi-Strauss : "On préfère rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit…En refusant l’humanité à ceux qui apparaissent comme les plus « sauvages » ou « barbares »de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie". L’humanité ne se révèle pas seulement dans la civilisation occidentale en train de s’imposer au monde entier en l’uniformisant, notre ethnocentrisme aboutissant à « une humanité confondue dans un genre de vie unique…une humanité ossifiée », parce qu’elle tente de « supprimer la diversité des cultures tout en feignant de la reconnaître pleinement… »

Nos ancêtres paysans, les miens, avaient une relation amicale avec l’animal, le cochon en particulier qu’on tuait pour nourrir la famille s’inscrivait dans un rapport affectif sans doute incompréhensible d’urbains coupés de la nature. « Avant, il y avait un sens, par la proximité, à dévorer l’animal dans un acte d’amour » dont parle encore Lévi-Strauss.

Où sont les fondements anthropologiques d’une société au mode de vie artificiel, virtuel ? Quels sont ses droits à condamner tout ce qui n’est pas elle ? Si à nos ancêtres paysans qui avaient un respect du vivant ancré dans la nature réelle, on venait faire de telles leçons, ils se retourneraient dans leurs tombes.

Eu égard à toutes ces considérations ethnographiques et philosophiques, je ne peux considérer cet éditorial que comme portant gravement atteinte à l’identité rurale.

J’ajouterais qu’heureusement les chasseurs de nos communes existent pour réguler la population de chevreuils et autres sangliers. Sinon, -et dans quelques années ce sera le cas au rythme de réduction de leur nombre-, nos communes n’auront d’autre recours que de payer des chasseurs professionnels pour une destruction massive de la faune sauvage. Mais s’intéressera-t-on encore à nos territoires ruraux ? Je ne peux que constater qu’on se préoccupe davantage des animaux que des humains qui habitent ces territoires à l’abandon (cf reportage de France 3 du 29 octobre d’après "Les fractures françaises" de Christophe Guilluy))

On peut "réformer" le statut juridique des animaux, mais on ne peut accepter que ce le soit en reniant les valeurs de la civilisation rurale, et de ceux qui les vivent dignement. Entre le gavage traditionnel des oies et les animaux en batterie, il y a tout de même une sacrée différence.

Partant, j’ai le regret de devoir résilier mon abonnement au Nouvel Obs, parce que votre éditorial ne peut que choquer les ruraux que nous continuons à être, en dépit de tout. Un respect minimal envers des gens du terroir en relation intime avec le milieu naturel est la première condition du dialogue avec des urbains hors-sol, au lieu de leur assimilation à "une coalition hétéroclite de conservateurs de tout poil [qui] fait obstacle depuis toujours à une meilleure protection des animaux". Il est enfin injuste de réduire « l’héritage de l’économie rurale à un archaïsme ».

Je vous prie de bien vouloir publier mon texte dans le courrier des lecteurs du Nouvel Obs.
Je vous prie d’agréer, Monsieur Joffrin, l’expression de ma considération distinguée.